
Gérer ses émotions, cela s’apprend!
14/06/11
Fini de se cacher derrière l’excuse : "Je suis colérique, c'est plus fort que moi, je ne peux me contrôler!". Car les émotions se gèrent. Michel Hansenne et Delphine Nélis l'affirment dans des études récentes.
Un constat est à la base des travaux (1, 2, 3) de Michel Hansenne, Delphine Nélis et Jordi Quoidbach du service de psychologie de la personnalité et des différences individuelles de l'université de Liège et de leurs collègues Moïra Mikolajczak et Ilios Kotsou, de l'Université catholique de Louvain-la-Neuve: il existe des personnes qui ont du mal à identifier ce qu'elles ressentent et donc à exprimer leurs émotions et à les gérer. Des émotions qui les submergent et qui peuvent handicaper leur vie conjugale, sociale et/ou professionnelle. En outre, divers travaux sur l'intelligence émotionnelle mentionnaient une relation entre cette capacité et les performances académiques, professionnelles et personnelles. Désireux d'en savoir plus et d'aider les personnes en difficulté face à la gestion des émotions, ces chercheurs ont mis sur pied une formation pouvant aider à cette gestion des émotions.
Première étape des travaux: mettre en place une formation ciblée. "Jusqu'à présent, explique Michel Hansenne, les formations développées dans ce domaine étaient un peu bancales, elles ne se basaient pas sur des modèles théoriques, n’envisageaient qu’une quantité limitée de compétences émotionnelles et leur évaluation n’était pas rigoureuse . Les études ne comprenaient pas de groupe contrôle, par exemple. Difficile dans ce cas de s'assurer que l'évolution des participants était bien liée aux dites formations".
Les chercheurs ont donc développé une formation faite de mises en situation et de jeux de rôle qui apprennent à identifier des émotions, comme la tristesse, la peur, la joie, la jalousie ou la colère, pour mieux les comprendre et parvenir à les exprimer. "L'idée est d'arriver à diminuer l'intensité des émotions négatives et augmenter celle des émotions positives. Des études montrent en effet que les personnes les plus heureuses sont celles qui ressentent beaucoup d’émotions positives et très peu d’émotions négatives. Ces deux types d'émotions faisant intervenir des systèmes neurobiologiques différents, on sait qu'il est possible de les influencer séparément. Souvent, les personnes en proie à la jalousie ou à la colère ruminent, recherchent des indices et élaborent des scénarios catastrophes pour justifier leur inquiétude et donc, par la même occasion, leurs émotions. Elles entretiennent ainsi leurs émotions négatives. L'objectif de notre formation est de changer cet état d'esprit."
En pratique, cette formation comprend des exercices de jeux de rôle qui apprennent à:
• se rappeler des évènements positifs pour couper l'infiltration des idées négatives;
• s’interroger sur le message que nos émotions véhiculent;
• changer d'angle de vue par rapport à une situation. "En se demandant comment telle personne réagirait à notre place ou comment nous aborderions tel problème rencontré par quelqu'un d'autre";
• accepter les situations sur lesquelles on a très peu d'influence et qu’on ne peut pas vraiment changer;
• exprimer ses émotions, d'une part et ensuite une fois que cette étape est plus facile, apprendre à les exprimer de manière constructive;
• apprendre des stratégies de régulation émotionnelle positives, comme la mise à distance, et diminuer l’utilisation de stratégies de régulation émotionnelle négatives, comme la rumination ou le passage à l’acte ;
• prendre du recul par rapport aux petits tracas de la vie quotidienne. Et ce, en décortiquant différentes situations et en essayant de les voir autrement. "Grâce à ce type d'exercice, les participants finissaient par se rendre compte qu’il existe une multitude de manières de réagir à ses émotions. Lorsqu’un employé arrive systématiquement en retard, par exemple, ses collègues et ses patrons peuvent se mettre en colère parce qu'ils estiment qu'il s'agit d'un manque de respect envers eux. Mais en analysant les faits, il est possible de constater qu'il ne s'agit pas d'un manque de respect mais d'une mauvaise organisation de la personne. Réaliser que l'objectif n'est pas de nuire, ni de manquer de respect permet aux collègues et aux patrons de relativiser et par conséquent de diminuer voire éliminer dans le meilleur des cas l’intensité de l’émotion ressentie face à cette situation."
Des approches qui aident à se rendre compte qu'il existe de multiples manières d'aborder et d'exprimer un problème. Et que parmi celles-ci, il y a forcément la bonne.
La seconde étape de l'étude a consisté en l'évaluation de l’efficacité du programme. "Pour ce faire,explique Michel Hansenne, nous avons divisé un groupe de volontaires en trois: un premier sous-groupe n'a suivi aucune formation, un second a suivi un cours d'improvisation théâtrale et un troisième la dite formation. Il était important de prévoir un groupe contrôle avec improvisation théâtrale pour s'assurer que nos résultats concernant la meilleure expression et la gestion des émotions est bien liée à une amélioration des compétences émotionnelles (l'intelligence émotionnelle) et non à une meilleure aisance au sein d'un groupe de personnes que les participants connaissent mieux."
Les résultats sont sans appel! Par rapport aux autres participants, ceux ayant suivi la formation ont bel et bien vu leur intelligence émotionnelle évoluer et avec elle leur qualité de vie et leurs relations avec les autres. Dans la première étude, les participants du groupe expérimental ont obtenu des scores plus élevés en régulation émotionnelle (chez soi et chez les autres), en extraversion et au niveau de l’intelligence émotionnelle totale, et des scores plus faibles en alexithymie (état de difficulté à exprimer ses sentiments) et en neuroticisme (tendance à ressentir des émotions négatives) après la formation, et ce encore 6 mois après la fin de la formation par rapport aux autres groupes. Enfin, leur niveau d’employabilité a augmenté significativement après la formation en comparaison aux groupes contrôles. Dans la seconde étude, les participants à la formation ont noté une évolution positive de leurs relations avec les autres. "En outre, cette amélioration relatée par les participants a été confirmée par leurs conjoints." De même des participants relatent une amélioration en termes de bien être psychologique et indiquent qu'ils sont moins sujets aux douleurs psychosomatiques comme les maux de tête, par exemple. Autre paramètre qui contribue à une amélioration de la qualité de vie: une diminution du niveau de stress. Enfin, conclut Michel Hansenne, "non seulement ces résultats sont présents au sortir de l'étude, mais ils persistent à long terme. Six mois après la fin de l'étude, ils étaient toujours présents."
Mais il y a plus: "Outre une amélioration de l'expression et de la gestion des émotions, nous avons remarqué des modifications dans les traits de personnalités des participants. Après la formation, certains participants sont devenus plus extravertis et plus stables d'un point de vue émotionnel. De même, leur "employabilité" – leur capacité à susciter l'intérêt de recruteurs professionnels - a augmenté." Selon les chercheurs, en apprenant à gérer leurs émotions, les participants ont davantage confiance en eux et rendent une meilleure image d'eux-mêmes, tant dans leurs comportements verbaux et non verbaux. Une image qui convainc plus les employeurs potentiels qui ont donné un jugement plus favorable basé sur une courte séquence vidéo après la formation qu’avant celle-ci, leurs jugements ne changeant pas pour les participants des groupes contrôles.. Des résultats qui ont surpris ces derniers :"La manière dont chacun gère ses émotions était jusqu'à présent considérée comme peu modifiable, étant le fruit de la génétique et de l'éducation. Cette étude est la première qui permette d'affirmer qu'une personne ayant des difficultés à gérer ses émotions peut, grâce à des formations ciblées, s'améliorer dans ce domaine, même à l'âge adulte!"
L'avantage de ce type de formation est qu'elle est applicable à l'infini! "Les changements opérés suite à notre formation sont aussi efficaces dans d'autres situations que la gestion de la tristesse, de la colère et de la jalousie, conclut Michel Hansenne. C'est une nouvelle manière de voir les choses qui a des répercussions dans toutes les situations de la vie où les émotions interviennent. Autrement dit, les participants apprennent de nouvelles stratégies de régulation émotionnelle qu’ils pourront appliquer même dans des situations qui n’ont pas été abordées lors de la formation. On peut aussi imaginer qu'à terme, elles puissent aider les personnes anxieuses ou qui souffrent de troubles dépressifs légers."